Dans le fracas des totalitarismes…

Après Rosa (2017) qui connut un succès retentissant parfaitement mérité, obtint diverses distinctions (Prix Saga Café 2017, Prix des Bibliothèques de la Ville de Bruxelles 2017) et que les Éditions Onlit rééditent aujourd’hui au format de poche, Marcel Sel revient sur le devant de la scène littéraire avec Elise publié dans la même maison, un roman fracassant sur des êtres fracassés et dont voici le pitch :

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, quarante ans auparavant, François, un jeune communiste français qui fut déporté en Allemagne, est obnubilé par la dernière phrase prononcée par la Mazurienne[1] Elise May, 24 ans, son amour de jeunesse à cette époque. Celle qui lui avait dit sa haine du Führer quelques semaines auparavant, a crié avec conviction « Heil Hitler » un soir de janvier 1945, avant de poser son front contre l’arme du soldat de l’armée rouge qui lui fait face, prêt à l’abattre. François a besoin de comprendre ce cri. Quarante ans plus tard, il décide de refaire le voyage jusqu’à la « Tanière du Loup » où Elise fut une des goûteuses du dictateur.

Et dont voici l’incipit :

« Alors, malgré le pays violé, malgré mes sœurs abattues par le Reich autant que par ces porcs, malgré ma Mazurie massacrée, ma Prusse abandonnée par les grands chevaliers d’une si formidable Allemagne, notre Gauleiter en tête, qui nous ont laissées croupir, violer, assassiner (et Mutti qui doit errer dans ce froid affreux), malgré ce pauvre Rudi qui ne comprendra jamais, et la baronne qui a tout compris avant nous toutes, malgré la glace qui me carbonise les genoux, malgré mon corps qui tremble comme une feuille, malgré ma peau lacérée, mes entrailles qui vomissent leur souillure, malgré ma peur, et bien que Wolf nous ait traitées comme il ne traiterait pas sa chienne, je lève les yeux, j’assène à cette chapka crasseuse mon plus hideux sourire, je dis mon nom, ich heiße Elise May, d’une voix tremblante qui m’afflige, je tends mon front au métal glacé et, parce que c’est la seule chose qu’il reste à faire, le dernier mot à dire, de tout le souffle qu’il me reste, je crie Heil Hitler ! »

L’ouvrage s’ouvre ensuite sur 8 pages de description précise et affreuse du viol de 15 Allemandes, dont Elise qui se dédouble au cœur de l’horreur – Émile Zola aurait sans doute acquiescé à une telle force stylistique –, par des soldats soviétiques ivres de vodka, de haine, d’urine et de syphilis qui achèveront l’une d’elles à la baïonnette en se riant sauvagement.

Clé du récit, ce crime honteux dont on sait qu’il fut commis à d’innombrables reprises par la soldatesque russe en 1945 et sur lequel les vainqueurs du nazisme ont cru bon, comme les historiens occidentaux « de gauche » d’après-guerre, de jeter un voile pudibond, est au cœur de la quête de François, par ailleurs musicien à ses heures…

De sorte que si Rosa laissait la part belle à la peinture, Elise fait de la musique un réel protagoniste du récit.

Qui oscille entre la douceur de Mendelssohn et le rejet de Beethoven…

Bernard DELCORD

Elise par Marcel Sel, Bruxelles, Onlit Éditions, octobre 2019, 438 pp. en noir et blanc au format 12,2 x 19,5 cm sous couverture brochée et jaquette en couleurs et à rabats, 24,99 €

Rosa par Marcel Sel, 2édition, Bruxelles, Onlit Éditions, octobre 2019 (mars 2017), 387 pp. en noir et blanc au format 12,2 x 19,5 cm sous couverture brochée monochrome, 9,99 €


[1] La Mazurie est une région au nord-est de la Pologne actuelle et qui s’étend jusqu’à l’extrême sud de l’enclave russe de l’Oblast de Kaliningrad. Elle fut germanisée par les Prussiens et le roi Frédéric Ier de Prusse s’y fit couronner en 1701. Elle fut annexée par la Pologne en 1945 sous le nom de voïvodie de Varmie-Mazurie et sa population allemande expulsée.

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