Un roman d’une grande virtuosité !

Madeleine Bourdouxhe (Liège, 1906 – Bruxelles, 1996), diplômée en philosophie à l’Université libre de Bruxelles en 1927, a fréquenté, avec son mari, le mathématicien Jacques Muller, les milieux surréalistes de la capitale belge avant de se lier avec Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre à Paris. En 1964, elle devint secrétaire perpétuelle de la Libre Académie de Belgique.

Surtout connue pour son roman La femme de Gilles[1] (Gallimard, 1937), elle a toutefois écrit de nombreux autres textes tout aussi intéressants[2]. Son œuvre est, aujourd’hui encore, traduite dans de nombreuses langues, notamment en anglais, en espagnol et en allemand, mais également en danois, en norvégien et en lituanien.

Fondées en mai 2019, les Éditions Névrosée à Bruxelles ont créé la collection « Femmes de lettres oubliées » qui a pour ambition de ramener sur le devant de la scène littéraire des œuvres insignes, mais perdues de vue.

C’est le cas avec Mantoue est trop loin, un roman jusque-là inédit dans lequel Madeleine Bourdouxhe enchevêtre deux histoires : celle de la narratrice, une femme moderne, dont nous ignorons d’abord le nom, et celle d’Hilda, qui a vécu de nombreuses années auparavant, à une époque toutefois difficile à situer.

Les deux histoires se répondent. L’une semble être la réalité, l’autre une fiction que la narratrice invente ou dont elle se souvient. Ces deux mondes coexistent et se rapprochent jusqu’à fusionner.

Certes, cette fusion engendre une certaine confusion. Hilda naît sous nos yeux de l’imagination de la narratrice. Et dans ce processus de création, la narratrice met une partie d’elle-même, ce qui crée un jeu de miroir entre les deux récits. En créant Hilda, la narratrice se libère, naît à elle-même, en même temps qu’Hilda[3].

Extrait :

«          – Mantoue est à plus de trois cents lieues d’ici dit-elle enfin.

– Donc Mantoue est trop loin pour que vous y alliez, dit le Chevalier.

Je vois leurs lèvres s’entrouvrir, se mouvoir selon un jeu de syllabes, mais je n’entends pas leurs paroles. Je vois l’éclat de sa robe, à peine atténué sous les plis qui s’écartent. Qu’elle tourne la tête et je vois un angle d’ombre se déplacer sur la blancheur du cou, qu’elle bouge la main et je perçois le glissement des doigts sur le bois de la table, j’entendrais l’écoulement du liquide si elle versait de l’eau dans un gobelet. C’est fait : je vois le gobelet d’étain et le guillochis qui le pare, j’entends le murmure de l’eau. Et je n’entends pas leurs paroles, et je sais pourtant ce qu’ils disent, leurs mots se forment, fleurissent, comme nés d’une onde qui me traverse, et ces mots sont fleuris à présent, mais non cette onde qui leur permit d’éclore, qui ne fleurira pas, jamais, si elle le pouvait elle ne serait pas ce qu’elle est, tige de fleur, et tige de mon regard. Comment la dire ? Puis-je regarder mon regard ? Mais le nom de la ville a fleuri, et la ville est née, violente et douce, comme son nom, qui est poids et nuée, oubli et vie, hantise qui se dérobe. Tu es à côté de moi, nous marchons dans les rues de Mantoue, et nous ne sommes pas à Mantoue. »

Un texte qui n’est pas sans rappeler Handji de Robert Poulet (Éditions Denoël, 1931), roman insigne précurseur de l’école du réalisme magique, applaudi à l’époque par le grand aristarque d’alors, Edmond Jaloux, dans les colonnes du quotidien parisien Le Temps, auquel succéda Le Monde

Bernard DELCORD

Mantoue est trop loin par Madeleine Bourdouxhe, Bruxelles, Éditions Névrosée, collection « Femmes de lettres oubliées », novembre 2019, 134 pp. en noir et blanc au format 13,5 x 20,3 cm sous couverture brochée en couleurs, 16 €


[1] Œuvre qui fit la renommée de l’auteur, qui enthousiasma Jean Paulhan et fut saluée par Simone de Beauvoir, La femme de Gilles est un roman sur la jalousie et l’amour absolu qui mène à l’oubli de soi. Il a été adapté au cinéma en 2004 par Frédéric Fonteyne. En voici le synopsis : Élisa, la femme de Gilles, ouvrier sidérurgiste, ne vit que pour l’amour et au service de son mari. Le jour où Gilles est séduit par sa jeune sœur, Élisa souffre en silence. Son amour reste entier et elle croit pouvoir être la plus forte. Victorine n’est qu’une jeune écervelée volage et Gilles lui reviendra un jour. Longtemps après avoir perdu Victorine, Gilles se rend compte un jour qu’il ne l’aime plus, mais également qu’il n’y a plus d’amour en lui, « C’est comme s’il ne se passait rien autour de moi », dit-il à Élisa. Élisa perd alors toute raison de vivre. (https://fr.wikipedia.org/wiki/Madeleine_Bourdouxhe)

[2] Vacances, inédit, 1935 ; À la recherche de Marie, Bruxelles, Éditions Libris, 1943 ; Sous le pont Mirabeau, Paris, Éditions Lumière, 1944  Sept Nouvelles, Paris, Éditions Tierce, 1984 et Wagram 17-42, Marie attend Marie, Paris, Éditions Tierce, 1989.

[3] https://www.nevrosee.be/madeleine-bourdouxhe/

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